Un livre révélateur

« Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus. » Dans ce livre sobre aux courts paragraphes, aux phrases nerveuses, parfois sans verbe, comme écrites dans l’urgence, Gaëlle Josse – qui m’avait tant enchantée dans Une longue impatience – déroule « le mystère Maier« . Le récit de vie de cette franco-américaine, née à New-York en 1926 dans une famille chaotique et sordide, morte en 2009 après une vieillesse miséreuse, est construit sur des témoignages, des indices, des hypothèses ; il tente de « relier les pointillés d’une vie » car il existe très peu d’éléments sur Vivian Maier.

Nurse par nécessité, photographe par passion, Vivian a passé toute une vie à photographier inlassablement, insatiablement, l’appareil cloué sur sa poitrine, comme s’il s’agissait d’une question de survie. Un incroyable hasard révèle post mortem des dizaines de milliers de clichés jamais développés, entassés dans des cartons. Et que penser de cette chose inconcevable pour nous qui cherchons sans cesse à être reconnus, aimés, regardés : Vivian n’aura quasiment jamais vu ses photos ! Le livre dévoile une totale inconnue, une femme ordinaire qui a vécu sans amour. À elle seule, elle représente le rêve américain et l’envers de ce rêve. Vivian a passé sa vie à fixer « l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard. » Elle, la solitaire, l’effacée, la discrète, la secrète, la résignée, mais aussi la femme fière, la femme libre.

La fin du livre est magnifique. Gaëlle Josse qui dans une interview témoigne d’une grande affection pour « les artistes de l’effacement« , compare Vivian Maier à ces êtres de génie, à ces « autres figures créatrices, Camille Claudel, Seraphine de Senlis… toutes deux marginales qui s’enfoncent dans la folie, niées, ignorées« . De façon plus intime, elle compare la naissance d’une photo et la création littéraire ; la photographe et l’écrivaine sont toutes deux en quête d’histoire, d’histoire de vie.

Le destin poignant de Vivian Maier, évoqué avec la plume délicate et sensible de Gaëlle Josse (que j’avais eu le bonheur de rencontrer dans ma librairie arrageoise préférée pour un autre portrait de femme également hors du commun), émeut tout autant qu’il donne envie de courir les expositions pour rendre hommage à ce grand talent enfin révélé.

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Un livre-mémorial

Annie a 20 ans. Ce premier novembre 1968 – jour funeste, par définition -, elle se promène en compagnie de ses deux frères (dont l’auteur) et son amoureux sur les rochers qui surplombent la Chambre d’Amour, entre les plages d’Anglet et le phare de Biarritz. Cette Chambre d’Amour est une grotte où, selon la légende, deux amants étaient venus se réfugier avant d’être emportés par une vague fatale.

Et soudain, l’histoire se reproduit : une vague, « parmi des milliards d’autres » de cette grande mer qui se soulève « comme la poitrine d’une géante« , une vague « qui roule tranquillement sa bosse et qui monte au ralenti« , s’approche « avec un ronflement léger » et tente furieusement de soulever les jeunes gens pour les jeter dans le cauchemar de l’océan. Elle emporte la jeune fille, laissant une famille hébétée de douleur et emmurée dans des décennies de silence.

Pendant 50 ans, personne ne reparle d’Annie. « Nous sommes très forts en effacement, une famille de gommes. » Un jour, après la mort de ses parents et suite au désir de sa fille Lise de connaître la vérité, Jean-Marie Laclavetine décide de reconstituer patiemment et avec beaucoup de délicatesse un drame vieux d’un demi-siècle. Il interroge avec beaucoup d’humilité sa mémoire qui lui joue cependant des tours et à laquelle il ne peut se fier. Alors, il cherche sur les photos, il interroge les témoins, il lit les centaines de lettres de ses parents, amoureux jusqu’au bout de leur vie et même au-delà. Il cherche à découvrir qui était cette sœur, pleine de révolte, rebelle, éprise de liberté. Grâce à une enquête minutieuse, il la fait renaître, il lui redonne vie. Il répare « l’absence qui a produit de si grandes douleurs ». C’est donc aussi un livre sur la littérature dont il dit dans une interview qu’elle offre à un être cher disparu une nouvelle vie, grâce aux mots.

Ce très joli livre, parsemé de photos et écrit avec beaucoup d’élégance, se lit avec bonheur. Il émeut par sa sincérité. Au jeu du « et si le livre était une musique ?« , Jean-Marie Laclavetine compare volontiers Une amie de la famille à la farandole au ralenti d’une femme qui danse à jamais. Et nous, nous voyons cette jeune femme, prisonnière d’un trop long silence, danser et reprendre enfin sa place parmi les vivants.

Un livre lanceur d’alertes

Encore un livre sur le grand âge, me direz-vous ! Et oui, le énième, ne vous déplaise. Mais le témoignage de Jean Arcelin, émouvant et drôle à la fois, toujours sincère, sur un problème majeur de notre société (la dépendance et le séjour en Ehpad – établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) éveille les consciences, tant il est d’une actualité et d’une urgence absolues.

Jean Arcelin, ex-directeur au salaire luxueux d’une luxueuse marque de voitures, décide un jour de « dématérialiser sa vie » pour se rapprocher de l’humain. Grâce à son diplôme d’école de commerce, il devient directeur d’Ehpad pendant quelques années. Puis, impuissant à faire changer les choses malgré quelques améliorations locales, et sur le point de frôler le burn-out, il choisit d’écrire ce livre pour témoigner de la vie quotidienne dans les Ehpad et dénoncer les dysfonctionnements graves qu’il a vécus.

Dans des anecdotes tantôt émouvantes tantôt cocasses, Jean Arcelin brosse les portraits de quelques grands aînés qui attendent juste « qu’on leur prenne la main. » « Tous ces chants du cygne superbes » méritent bien mieux que d’être simplement considérés comme des produits de consommation. Dans de trop nombreux Ehpad on ne parle que chiffres, budget, course à la rentabilité. Certains groupes privés sont habités par « l’obsession du profit et l’excès de contrôle » et font de leurs établissements un tel business que « ceux qui veulent faire de l’humain craquent ».

Ce gros pavé à l’écriture fluide, simple, d’une belle qualité et qui se lit sans ennui aucun, raconte aussi le travail du personnel soignant parfois en état d’épuisement et de culpabilité, et donc souvent en détresse parce que mal remplacé, mal payé, mal reconnu, toujours en sous-effectif et devant généralement travailler à la chaîne. Jean Arcelin lui rend un vibrant hommage.

Le livre est dérangeant, il met mal à l’aise. « J’écris parce que notre société n’aime plus les vieux… Les vieux, ça pue ! » C’est vrai, les personnes très âgées sont vulnérables, elles vivotent, dans la plus grande des solitudes, l’esprit et le corps souvent dégradés. Elles nous renvoient l’image d’un avenir que nous refusons. Et pourtant « dans le mot vieux, il y a le mot vie. »

Mais Jean Arcelin propose aussi des solutions : bien choisir son Ehpad et négocier les tarifs, revaloriser les soignants (« le vrai luxe, c’est le nombre de soignants« ), proposer d’y envoyer des jeunes dans le cadre d’un service civique pour susciter des vocations, augmenter le bénévolat et surtout rendre visite à son parent que l’on a souvent oublié en le déposant là avant de se sauver bien vite et surtout sans se retourner.

Un livre nécessaire

Dans ce livre qui ne dépasse pas 180 pages, Élise Arfi nous raconte un épisode authentique de sa vie d’avocate. L’histoire est connue : en septembre 2011, 9 pirates somaliens, pour fuir la misère, attaquent à l’arme lourde dans le golfe d’Aden le catamaran d’un couple de plaisanciers français, avant d’être arrêtés et conduits à Paris pour y être jugés.

À Élise Arfi, jeune avocate pleine d’idéalisme pour son métier, échoit la défense du pirate n° 7. « Je ne suis pas ici pour défendre, mais pour vous parler d’un être humain » : c’est par cette phrase qu’Elise Arfi commence sa plaidoirie. Car elle sait que Fahran est coupable. Son propos est plutôt de décrire la violence qui accompagne pendant plus de 4 années celui que l’on prive de son nom, de son âge et de sa dignité (suite au test contestable d’un examen radiologique osseux) : Fahran, le plus jeune, le plus chétif des pirates. Avec elle, nous entrons dans l’absurde, dans le brutal. Durant toute cette période, Élise Arfi se bat pour son client, elle est son seul lien avec le monde extérieur, ils sont donc intimement liés : « Je ne faisais plus mon métier, je tentais de sauver une vie. » Happée par cette histoire, l’avocate s’investit totalement. Jamais elle ne renonce, elle dénonce jusqu’à l’épuisement. Sans relâche elle alarme, elle ne lâche rien.

Le récit est révoltant, sidérant, insoutenable parfois. Et il y a une telle sincérité, une telle bienveillance dans la parole d’Elise Arfi ! Elle révèle sans complaisance la déshumanisation de la justice française, du monde carcéral et du milieu hospitalier, lorsqu’elle évoque les nombreuses tentatives de suicides de Fahran, gavé de psychotropes, devenu colérique et obsessionnel, considéré comme un numéro – « une chose, un déchet » – à qui on va même enlever, à son insu, un poumon, qui ne parle ni ne comprend le français, mais qui réclame sa mère.

Elise Arfi nous livre une magnifique leçon de vie, de courage, d’investissement sans faille. Elle force l’admiration. Son livre est bouleversant, dérangeant. Loin d’être jargonneux, il est nécessaire et ne laisse pas indifférent. Elle redonne confiance en la justice et l’humanité regagne ses lettres de noblesse. « Peut-être le rencontrerez-vous ? » : le livre se referme sur cette question. Et l’on se surprend à scruter le visage des passants dans l’espoir de découvrir Fahran, l’ancien pirate n° 7, devenu « enthousiaste, rêveur et plein d’espoir » – « même si la route est encore longue. »

(Un livre peut-il changer le monde ? Peut-être, nous dit Élise Arfi dans une interview, au moins dans le droit civil les examens radiologiques osseux sont désormais reconnus comme étant dépourvus de fiabilité.)

Un livre sur la « Chine des séismes perpétuels »

C’est un livre puissant, monumental, tant pour le fond que pour la forme. L’écriture est exigeante, compliquée parfois (j’ai renoué et me suis réconciliée avec le subjonctif imparfait, par exemple !) ; la langue est belle, les mots sont luxuriants, souvent poétiques, parfois esthétiques jusqu’au lyrisme; les pointes d’humour ou d’ironie souvent teintées d’impertinence augmentent la connivence que l’auteur entretient avec son lecteur. Les dernières pages sont aussi magnifiques que bouleversantes.

C’est un livre dense et enrichissant qui nous immerge dans un pays lointain : la Chine. Dans une grande fresque historique, Paul Greveillac raconte sur quatre décennies, – depuis l’avènement de Mao (1949) jusqu’à nos jours – le Grand Bond en avant, la révolution culturelle, la collectivisation forcée, la propagande, la corruption, la mise au pas, la terreur, les événements sanglants de la place Tian’anmen. Formidablement documenté, ce livre est fort utile pour qui veut comprendre et s’instruire. Car tout le monde n’est pas sinologue !

La grande histoire de la Chine n’est pas sans incidences sur la petite histoire d’une famille de paysans d’un village du Sichuan au pied de l’Himalaya. Trois générations de la même famille, le père, le fils (Kewei, personnage central du livre) et le petit-fils, tous les trois peintres dans l’âme, mais chacun vivant différemment son art, vont être englouties, broyées par la terrible machine maoïste. C’est donc également un livre sur la transmission, chacun ayant cependant sa propre définition de la peinture. Kewei met sa peinture au service du pouvoir dont il va devenir l’esclave. Sa peinture devient objet de propagande et au fil des pages, il va renier son père, se renier lui-même, renier son propre talent, et il sera incapable de comprendre son fils pour qui l’art est synonyme de liberté.

Les personnages féminins sont magnifiquement croqués, surtout la mère et la femme de Kewei, toutes deux victimes sacrifiées sur l’autel de la grande faucheuse communiste. Le personnage d’abord secondaire de Liu le Pinceau prend de plus en plus d’envergure, tragique lui aussi.

J’ai cependant trouvé le dernier tiers du livre un peu long, un peu répétitif ; trop de personnages entrent en scène, trop de changements, d’avancées, de reculades, de soubresauts qui dans « cette Chine des séismes perpétuels » se succèdent à un rythme effréné. Le récit y gagne en événements et réflexions politiques mais il y perd en émotion.

J’avoue avoir été un peu saturée. C’est la seule contestation que j’élève sur cette œuvre magistrale menée de main de maître.

Une touchante enquête

J’ai trouvé ce livre écrit par une jeune femme, pas écrivaine pour deux sous (tout au moins au départ, mais nous lui souhaitons longue route !) et à l’écriture maladroite quelquefois mais toujours attendrissante, très enrichissant. Un beau jour, Lucie Tesnière éprouve le besoin de fouiller le passé, à la recherche des événements de la vie de ses arrières-arrières-grands-parents et de ses arrières-grands-parents. Et elle le fait avec énormément de sincérité, avec une grande obstination. Car en plus de dérouler un passé qui couvre les deux guerres mondiales, elle nous dévoile également les démarches effectuées auprès de sa propre famille, d’amis ou d’inconnus pour collecter une montagne de documents. Ce va-et-vient entre le présent et le passé confère une bonne et parfois joyeuse dynamique à la lecture. J’ai été bouleversée, entre autres, par les lettres qu’une jeune fille au caractère rebelle et libre (son arrière-grand-mère) envoyait à son fiancé posté dans les tranchées de la première guerre mondiale (« Qui écrit encore d’aussi belles lettres d’amour aujourd’hui ? »). Les dernières pages du livre sont particulièrement riches en émotion.

Lucie Tesnière se qualifie de « détective historique » ; son enthousiasme communicatif, son exaltation passionnée (au point d’obtenir de son employeur un congé sabbatique pour aller au bout de ce livre), sa spontanéité aussi déclenchent chez le lecteur une forte
empathie avec elle.

Le livre, écrit en toute simplicité, se lit facilement, rapidement. Il est agrémenté de photos, dessins, croquis, lettres et surtout d’un arbre généalogique fort utile pour éviter de se perdre dans cette formidable saga familiale dont je suis légèrement envieuse, car qui n’aimerait pas avoir de tels aïeux, si héroïques, si hors du commun!

Aucune vie n’est dérisoire et cette phrase de l’auteure résume à merveille le livre : « Qu’est-ce que les autres retiendront de moi quand je serai morte ? ».

Un drame rural

La couverture de ce livre est déjà une invitation à la lecture. Une femme, sculpturale comme une madone, donne le sein à un jeune enfant. Son visage est attentif, concentré, le torse est dénudé, la jupe est longue et ample. L’illustration est découpée en trois parties et la languette du milieu est légèrement décalée, créant ainsi un certain déséquilibre qui laisse présager les failles des personnages.

Ouvrons maintenant le livre. L’auteur situe son histoire dans la France paysanne du dix-neuvième siècle; nous le supposons, puisque Franck Bouysse ne donne aucune indication de lieu ni de temps, ce qui confère à son récit un caractère universel. Chacun des personnages prend tour à tour la parole dans les chapitres qui leur sont dédiés, sauf les personnages du père et de la mère, déclinés à la troisième personne. Chacun a donc son propre langage, parfois parsemé de mots d’argot – en rien gênants d’ailleurs – ou de trouvailles littéraires d’une grande beauté poétique. La langue est somptueuse, l’écriture est exigeante. L’histoire fait penser à une fresque romanesque de la veine des Misérables de Victor Hugo ou de Tess de Roman Polanski. Elle a également des accents de Barbe-Bleue ou de la Belle au bois dormant, lorsque le père, par exemple, perclus de remords, écarte les branches des arbres menant au château du Maître où sa fille travaille comme bonne à tout faire. Mais c’est un conte cruel où l’ogre et la sorcière, maléfiques et sordides à souhait, nous plongent dans des scènes d’une horreur absolue qui nous tourneboule le cœur.

Mais surtout, il y a Rose, l’héroïne de 14 ans, vendue par son père pour une modique somme d’argent destinée à améliorer le quotidien de la famille. Un si joli prénom pour un destin si cruel ! Rose est sacrifiée, martyrisée, mais Rose est forte et déterminée. Elle se bat, résiste, rebondit. La seule chose qui la rattache à la vie, c’est l’écriture. Et Rose « écrie » sa douleur dans des cahiers. Rose aime les mots et les mots la sauvent d’un quotidien atroce et injuste. C’est un roman sombre et lumineux en même temps, il montre la lâcheté, la cruauté des uns et le courage, la rage de vivre des autres.

On ne lâche plus ce livre puissant. Jusqu’à la dernière page qui offre au lecteur scotché un ultime rebondissement. On sort de ce livre rempli d’émotion. On a du mal à reprendre pied dans la réalité. On a lu avidement, passionnément. Que lire après ça ? Magnifique Rose, nous ne t’oublierons pas de si tôt !

Un livre courageux

Il est des sujets sensibles et douloureux comme la pédophilie, l’assassinat d’enfants, la peine de mort, les silences et les secrets dans les familles. C’est ce que nous propose ce récit dense, profond, minutieux (l’auteure, sur une dizaine d’années, a fait un colossal travail de recherches, de lectures, de rencontres, d’enquêtes…), authentique (tout est vrai dans cette histoire, toutes les sources sont nommées, même les noms n’ont pas été changés) et courageux, car Alexandria Marzano-Lesnevich se met à nu, sans tabou.

Nous sommes dans une Amérique contemporaine. Ali (Alexandria), née dans un milieu cultivé, veut d’abord être avocate comme ses deux parents, car elle aime le droit qui raconte des histoires de vie. Stagiaire dans un cabinet d’avocats qui défendent les condamnés à mort, elle tombe sur le dossier de Ricky, jeune pédophile récidiviste et meurtrier d’un enfant de 6 ans. Ce dossier qu’elle va scrupuleusement fouiller va faire émerger sa propre histoire : petite-fille, elle a été abusée par son grand-père. Les deux histoires se font écho, les parallèles et les corrélations sont nombreux. Le mélange du judiciaire et du personnel donne beaucoup de profondeur au récit et offre beaucoup de réflexion au lecteur.

Adepte d’abord de la peine de mort – de la terrible période de son enfance elle a gardé des traces physiques et psychologiques douloureuses et indélébiles – l’auteure remet ses convictions en question au fur et à mesure de son récit. Elle se rend compte peu à peu de la complexité des personnages et des multiples facettes de la vérité. Elle nous fait découvrir tous les points de vue sur les deux affaires. Nous sommes emmenés par la plume toujours objective d’Ali qui n’enjolive et ne cache rien. Elle dit ce qui se tait. Mais ne dévoilant jamais immédiatement les choses, elle donne envie de tourner les pages, encore et encore. La lecture captive, fascine. La structure du récit très claire malgré les différents lieux et époques nous met très à l’aise. Le suspense est toujours au rendez-vous, car le récit oscille entre l’autobiographie et l’enquête. L’écriture est belle.

Le but du récit ne serait-il pas d’affirmer que rien n’est jamais définitif ? À l’instar de la mère de l’enfant assassiné qui, dans un nouveau procès, va s’opposer à la mise à mort de Ricky, tout peut basculer. Car si les faits sont avérés, les interprétations divergent. Et Ali sortira de cette expérience apaisée; et comme un encouragement à tous les blessés de la vie elle écrit cette dernière phrase : « Alors j’essaie quelque chose de neuf. Pas de tourner le dos au passé, pas de le fuir, mais de lui tendre la main. Je dis au passé : Viens avec moi, donc, tandis que je poursuis ma vie. Je dis : Bonjour, Ricky.« 

Un livre-hommage

Suzanne est la grand-mère de Frédéric Pommier, journaliste à France Inter, grand-mère dont il parlait de temps en temps dans ses chroniques, jusqu’à se décider un jour à lui consacrer un livre. Et le résultat est très réussi. Le récit, écrit en toute simplicité, sans aucune fioriture littéraire, décline l’histoire de Suzanne sur deux modes : le mode chronologique (depuis la naissance de notre héroïne en 1922) et le mode actuel (Suzanne, 96 ans !! dans son Ehpad) raconté dans de courts paragraphes aux titres évocateurs (« la toilette« , « les fleurs« …), ces deux modes cohabitant de façon harmonieuse pour éviter au lecteur toute lassitude.

Le livre déroule le fil d’une vie qui n’a rien d’exceptionnel si ce n’est qu’elle a traversé un siècle (et donc, au passage, nous avons droit à un petit cours d’histoire, quelques lignes sur par exemple la grande guerre, Joséphine Baker, le premier film parlant, mai 68, etc). Suzanne a toujours été une battante, elle jouait au tennis et conduisait sa voiture jusqu’à un âge fort respectable; c’était une femme cultivée, curieuse de tout et courageuse (veuve à 40 ans avec de jeunes enfants, elle a su faire face).

Sa vie actuelle – ce présent monotone qu’elle mène dans son « établissement » – contraste avec son passé de femme indépendante et me révolte. Les passages décrivant son quotidien dans cette maison de retraite sont choquants, voire violents. Frédéric Pommier raconte l’humiliation, l’infantilisation, la maltraitance, la solitude que vivent nos grands aînés. Il évoque et dénonce l’indifférence, le manque de tact mais aussi le manque de temps et de moyens et donc la souffrance du personnel d’encadrement.

L’auteur rend un vibrant hommage à sa grand-mère – que nous saluons au passage – dans ce récit plein de sensibilité et d’une immense tendresse. Mais c’est aussi une mise en garde et une dénonciation des dysfonctionnements de notre société vis à vis de ses seniors. Heureusement Suzanne habite désormais une maison de retraite plus humaine (mais plus chère).

J’aimerais ajouter ici une touche personnelle : il existe aujourd’hui des établissements qui possèdent le label Humanitude. Ils sont encore trop rares, puisqu’ils ne sont que 18 dans toute la France ! (J’ai assisté à une causerie sur ce thème avec le livre J’aide mon parent à vieillir debout d’Anne de Vivie). Nous serons beaucoup peut-être à être un jour confrontés à cette situation et bien contents d’être traités avec humanité. Mon cher vieux papa (96 ans lui aussi !) vit encore chez lui, tout doucettement. Mais ils ne sont pas nombreux à avoir cette chance !

La loi de la mer

« En mer, toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a ni couleur de peau, ni ethnies, ni religion. C’est la loi de la mer. »

Davide Enia, talentueux écrivain italien, a rencontré pendant trois ans des habitants de Lampedusa, petite île italienne perdue entre l’Europe et l’Afrique (tristement célèbre depuis la tragédie de 366 naufragés du 3 octobre 2013). Il a recueilli leurs témoignages sur ces centaines de migrants venus s’échouer sur leurs rivages. Ces îliens, héros ordinaires, racontent avec sincérité et humilité, mais aussi beaucoup d’émotion leurs réactions, comme celle de Paola lors du premier débarquement : « Il faut tout fermer » avant de s’exclamer : « Mais t’entends ce qu’on dit ? Il faut aller les aider. » Et donc Davide Enia nous emmène dans ces belles et poignantes histoires de sauvetages dans des conditions parfois épouvantables. Nous faisons connaissance avec ce gardien de cimetière qui fleurit les tombes des anonymes apportés par les vagues ou avec cette jeune infirmière effondrée devant ces corps ballottés par une mer déchaînée et avec tous ces autres aidants, pudiques, choqués, traumatisés, souvent impuissants mais toujours courageux, prêts à repartir.

J’ai particulièrement aimé ce mélange de douleur collective et de douleur individuelle, de tragédie humaine et d’histoire personnelle, deux phénomènes comme deux expériences de la vie et de la mort, l’une faisant écho à l’autre. Car Davide Enia redécouvre son père venu l’accompagner dans son enquête et surtout il entretient une relation forte avec son oncle, le frère de son père, qui se meurt d’un cancer. La scène où l’oncle qui appartient déjà au passé côtoie un jeune migrant tourné vers l’avenir est un moment fort du récit.

Le récit est parfois lumineux comme cet appel de la mer à la baignade, parfois insoutenable comme ces descriptions terrifiantes de tentatives de sauvetage. Il est toujours sincère et humble. Ce livre grave, exceptionnel, offre une magnifique idée de ce que peut être l’humanité : la fragilité de la vie mais aussi la force de la solidarité. Sans aucun parti pris.