Un livre-hommage

Suzanne est la grand-mère de Frédéric Pommier, journaliste à France Inter, grand-mère dont il parlait de temps en temps dans ses chroniques, jusqu’à se décider un jour à lui consacrer un livre. Et le résultat est très réussi. Le récit, écrit en toute simplicité, sans aucune fioriture littéraire, décline l’histoire de Suzanne sur deux modes : le mode chronologique (depuis la naissance de notre héroïne en 1922) et le mode actuel (Suzanne, 96 ans !! dans son Ehpad) raconté dans de courts paragraphes aux titres évocateurs (« la toilette« , « les fleurs« …), ces deux modes cohabitant de façon harmonieuse pour éviter au lecteur toute lassitude.

Le livre déroule le fil d’une vie qui n’a rien d’exceptionnel si ce n’est qu’elle a traversé un siècle (et donc, au passage, nous avons droit à un petit cours d’histoire, quelques lignes sur par exemple la grande guerre, Joséphine Baker, le premier film parlant, mai 68, etc). Suzanne a toujours été une battante, elle jouait au tennis et conduisait sa voiture jusqu’à un âge fort respectable; c’était une femme cultivée, curieuse de tout et courageuse (veuve à 40 ans avec de jeunes enfants, elle a su faire face).

Sa vie actuelle – ce présent monotone qu’elle mène dans son « établissement » – contraste avec son passé de femme indépendante et me révolte. Les passages décrivant son quotidien dans cette maison de retraite sont choquants, voire violents. Frédéric Pommier raconte l’humiliation, l’infantilisation, la maltraitance, la solitude que vivent nos grands aînés. Il évoque et dénonce l’indifférence, le manque de tact mais aussi le manque de temps et de moyens et donc la souffrance du personnel d’encadrement.

L’auteur rend un vibrant hommage à sa grand-mère – que nous saluons au passage – dans ce récit plein de sensibilité et d’une immense tendresse. Mais c’est aussi une mise en garde et une dénonciation des dysfonctionnements de notre société vis à vis de ses seniors. Heureusement Suzanne habite désormais une maison de retraite plus humaine (mais plus chère).

J’aimerais ajouter ici une touche personnelle : il existe aujourd’hui des établissements qui possèdent le label Humanitude. Ils sont encore trop rares, puisqu’ils ne sont que 18 dans toute la France ! (J’ai assisté à une causerie sur ce thème avec le livre J’aide mon parent à vieillir debout d’Anne de Vivie). Nous serons beaucoup peut-être à être un jour confrontés à cette situation et bien contents d’être traités avec humanité. Mon cher vieux papa (96 ans lui aussi !) vit encore chez lui, tout doucettement. Mais ils ne sont pas nombreux à avoir cette chance !

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Un livre jouissif

J’ai eu la chance de rencontrer Olivier Liron dans ma librairie arrageoise préférée (un grand merci à Johanna). Tout de suite j’ai été conquise par le personnage, trentenaire longiligne aux immenses yeux noirs, puis par son livre, mélange de cocasserie et d’émotion.

La célèbre émission télévisée Questions pour un champion animée par le non moins populaire ex-animateur Julien Lepers sert de cadre à un récit drôle, grave et émouvant. Entrons avec Olivier Liron sur le plateau de télévision, cherchons avec lui les réponses aux questions et régalons-nous – « top!…oui oui oui… » -, oui jubilons devant un Julien Lepers déchaîné, braillard et sautillant pour qui l’auteur semble avoir une grande affection.

Olivier Liron passe donc la journée sur le plateau de France 3, il va affronter des candidats redoutables – un coucou de ma part à Renée-Thérèse soutenue par un bataillon des Chœurs de France, merveilleux chanteurs passionnés dont je fais aussi partie, merci à Olivier Liron pour cette pub inattendue ! Il va émailler son récit, construit sur les quatre manches du jeu, de parenthèses, de confidences, d’anecdotes. Parmi ces digressions refluent les souvenirs de ses sombres années d’adolescent où « les garçons différents souffrent le martyre. » Car l’écrivain est autiste asperger : « Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. » Il dénonce la violence d’un système éducatif trop taiseux, trop insensible, face à des enfants qui n’entrent pas dans la norme. « Bienvenue dans mon monde » – nous invite-t-il. Ce monde dont il n’a pas les « codes« . Comment ne pas être ému lorsqu’il nous raconte ses tentatives amoureuses, ses rencontres compliquées avec les filles, ou l’évocation attendrie de sa grand-mère espagnole. Se battre pour être le meilleur, dans un jeu certes, pour le gagner, mais aussi dans la vie, pour être reconnu, car rien n’est facile pour un autiste. Heureusement il y a les mots; dans une interview, Olivier Liron parle de l’écriture qui « permet de transformer la rage en joie, amour, poésie et qui crée du lien. »

C’est un livre trop court, à l’écriture orale et fluide, bouleversant de sincérité et pétillant de malice. Il exhorte notre regard à changer sur les gens différents : « L’écrivain doit faire deux choses. Ne pas mentir sur ce qu’il sait. Jamais. Et lutter de toutes ses forces contre l’exclusion. Quoi d’autre, sinon cela ? » C’est un livre-plaidoyer pour tous ceux qui ne sont pas dans le moule, cocasse, tendre mais toujours authentique.

La loi de la mer

« En mer, toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a ni couleur de peau, ni ethnies, ni religion. C’est la loi de la mer. »

Davide Enia, talentueux écrivain italien, a rencontré pendant trois ans des habitants de Lampedusa, petite île italienne perdue entre l’Europe et l’Afrique (tristement célèbre depuis la tragédie de 366 naufragés du 3 octobre 2013). Il a recueilli leurs témoignages sur ces centaines de migrants venus s’échouer sur leurs rivages. Ces îliens, héros ordinaires, racontent avec sincérité et humilité, mais aussi beaucoup d’émotion leurs réactions, comme celle de Paola lors du premier débarquement : « Il faut tout fermer » avant de s’exclamer : « Mais t’entends ce qu’on dit ? Il faut aller les aider. » Et donc Davide Enia nous emmène dans ces belles et poignantes histoires de sauvetages dans des conditions parfois épouvantables. Nous faisons connaissance avec ce gardien de cimetière qui fleurit les tombes des anonymes apportés par les vagues ou avec cette jeune infirmière effondrée devant ces corps ballottés par une mer déchaînée et avec tous ces autres aidants, pudiques, choqués, traumatisés, souvent impuissants mais toujours courageux, prêts à repartir.

J’ai particulièrement aimé ce mélange de douleur collective et de douleur individuelle, de tragédie humaine et d’histoire personnelle, deux phénomènes comme deux expériences de la vie et de la mort, l’une faisant écho à l’autre. Car Davide Enia redécouvre son père venu l’accompagner dans son enquête et surtout il entretient une relation forte avec son oncle, le frère de son père, qui se meurt d’un cancer. La scène où l’oncle qui appartient déjà au passé côtoie un jeune migrant tourné vers l’avenir est un moment fort du récit.

Le récit est parfois lumineux comme cet appel de la mer à la baignade, parfois insoutenable comme ces descriptions terrifiantes de tentatives de sauvetage. Il est toujours sincère et humble. Ce livre grave, exceptionnel, offre une magnifique idée de ce que peut être l’humanité : la fragilité de la vie mais aussi la force de la solidarité. Sans aucun parti pris.

Un livre islandais

« Il n’est désormais plus possible de raconter l’histoire d’une personne de manière linéaire, ou comme on dit, du berceau à la tombe. Personne ne vit comme ça. » Bien ! Nous voilà avertis ! La traversée va être rude, à l’image de cette île du bout du monde au climat rugueux (« ici, on vient au monde dans le froid »), aux décors sauvages (les aurores boréales sont « les rêves du bon Dieu ») et où l’on ne peut « survivre sans boire comme un trou. » Donc nous savons d’emblée que ce roman ne sera pas chronologique. Nous lirons un livre décousu, déstructuré. Nous serons bousculés, secoués. Nous entrerons dans des entrelacs d’époques, de lieux et de personnages. Souvent il faudra accepter d’attendre une explication. Qu’importe ! Il suffira de ne pas lâcher le livre, de s’y arrimer au risque d’être dérouté, d’accepter même de se perdre.

Puisqu’il faut bien commencer par quelqu’un, voici Ásta dont les trois premières lettres du prénom signifient amour en islandais (joli cadeau de naissance) et qui mène une vie chaotique (comme la construction du livre, d’ailleurs !). Peu à peu nous découvrons une Ásta âgée qui écrit des lettres d’amour à un cher disparu, une Ásta adolescente turbulente « remise sur les rails » dans une ferme isolée d’un fjord majestueux, une Ásta maman, étudiante et suicidaire. L’écrivain qui est lui aussi un personnage du livre semble avoir beaucoup d’affection pour son héroïne : « J’ai beaucoup de mal à refuser quoi que ce soit à Ásta. » Incité par son riche voisin, il devient par son statut d’écrivain une curiosité locale pour touristes fortunés en mal de réactions fortes et en recherche d’un semblant de retour à la nature.

Autour d’Ásta gravitent d’autres existences, d’autres destins. Sigvaldi, son père, est l’autre personnage principal du livre. Peintre en bâtiment, il tombe un jour de son échafaudage. Étendu sur le sol, il croit raconter à une passante compatissante les moments importants de sa vie. Dans cette fresque familiale, dans cette saga sur deux générations, les souvenirs remontent du fond de la mémoire comme un collage, comme les pièces d’un puzzle qui refuserait de s’ordonner. Il y aurait tant d’autres personnages à évoquer ! Mais tous ces personnages ordinaires, toutes ces vies mêlées, avec leurs échecs (« sans erreurs il n’y a pas de vie ») mais aussi leurs instants de grâce, sont en recherche d’amour, car « comment survivent ceux qui jamais ne peuvent parler de leur amour ? »

C’est compliqué de résumer un livre compliqué. C’est pourtant une langue belle et exigeante, poétique, lyrique, sensuelle, charnelle même, mais aussi mélancolique et triste. Et quel magnifique travail de traduction ! Bref, faites-vous votre propre opinion sur cette histoire de famille, de passion, de folie, d’abandon, de regrets, de vie et de mort. Mais accrochez-vous bien, évitez de vous perdre, car, nous dit l’auteur, « il est impossible de raconter une histoire sans s’égarer ».

Un livre réjouissant

Besoin de sourire, de rire ? Besoin d’être ému ? Alors, vite, ouvrez Reviens de Samuel Benchetrit et offrez-vous une courte mais jolie parenthèse entre deux moments moroses ou frisquets : c’est là toute l’ambition de ce livre qui, une fois refermé, laisse pantois et heureux (et ce n’est déjà pas si mal !).

C’est le portrait d’un gentil looser mais c’est aussi celui de notre époque. Le narrateur – qui raconte sa propre histoire – est un écrivain entre deux livres. Il est à la fois en quête d’inspiration pour le prochain, pressé par son éditeur et à la fois à la recherche du dernier (pour les besoins d’un metteur en scène). Mais voilà, le livre est introuvable, il n’en reste aucun exemplaire, le pilonnage ayant fait son œuvre -d’où une réflexion intéressante sur le devenir des livres (à laquelle il faut ajouter la mainmise d’Amazon supplantant les librairies).

Notre héros est aussi un père désemparé et seul : son fils qu’il aime d’un amour infini s’en est allé faire un grand voyage autour du monde. C’est un divorcé, entre deux amours, accaparé par son ex-femme qui l’inonde nuitamment de textos et de coups de fil intempestifs, mais aussi bouleversé par une douce infirmière… bègue : « Chaque mot qui sortait d’elle était un cadeau qu’elle vous offrait. » C’est, enfin, un contribuable harcelé par son inspecteur des impôts.

Le livre s’ouvre sur une atmosphère triste, le héros étant passablement déprimé, mais il s’élargit progressivement sur un univers d’une tendresse et d’une drôlerie réconfortantes dans un joyeux méli-mélo de rencontres improbables, de dialogues savoureux et d’anecdotes farfelues. C’est un roman utile et surprenant, tantôt mélancolique, tantôt positivement naïf, souvent décalé et loufoque, toujours inventif et burlesque jusqu’à l’absurdité. C’est très jouissif. Un vrai régal ! Ce sont aussi de beaux moments sur la solitude, l’absence, la souffrance, la création littéraire, l’amour. Ce savant mélange donne une efficacité incroyable à cette histoire très contemporaine. On est tout de suite en empathie avec ce héros qui, certes, boit trop, fume trop, qui est trop drogué aux émissions de télé-réalité mais qui arrive à faire des tracas du quotidien des moments de poésie. Il souffle dans ce livre sans prétention un vent de fraîcheur qui fait du bien.

Un livre caviar-vodka

Un gentleman à Moscou est certes un gros pavé de 573 pages, à la couverture somptueuse, mais le découpage en 5 livres, eux-mêmes divisés en chapitres, avec en prime de nombreux repères chronologiques et même une carte de Moscou, facilite grandement la lecture.

Le roman d’Amor Towles offre un nombre considérable de faits historiques, de références culturelles de tous bords, de réflexions politiques et sociétales et d’anecdotes savoureuses, cocasses ou émouvantes, sans oublier ces petits détails sur la gastronomie russe ou autre (savourons cette mémorable bouillabaisse !), quelques conseils sur l’éducation des enfants ou des notes explicatives en bas de page, tellement drôles.

C’est donc l’histoire du comte Rostov, aristocrate d’un monde disparu (« Les Russes étaient exceptionnellement doués pour détruire ce qu’ils avaient créé« ), assigné en résidence par les bolcheviques à l’hôtel Metropol au centre de Moscou, de 1922 à 1954. Et pourtant, c’est « l’homme le plus verni du monde. » Il est vrai qu’en raison d’un poème subversif il aurait pu être fusillé ou envoyé en Sibérie. Mais les raisons de son incroyable optimisme sont autres : ce Russe raffiné, au charme irrésistible, « aux manières précieuses » et qui a « une façon délicieuse de dire les choses« , pas revanchard pour deux sous, polyglotte, en apparence désinvolte mais profondément loyal, se révèle incroyablement doué pour s’adapter à sa nouvelle condition. Dans sa cage dorée, il va faire de belles et parfois improbables rencontres, vivre des aventures extraordinaires, des amitiés et des amours et même obtenir un poste de serveur de restaurant, car « il faut bien que les temps changent et un vrai gentleman se doit de changer de vie« .

J’ai beaucoup aimé ce livre plein de bons sentiments et qui fait du bien. Il m’a rendue heureuse. Il m’a fait grandir. Cette histoire d' »un homme enclin à voir le meilleur chez chacun de nous« , m’a enchantée. Il m’a fait voyager dans le temps et dans l’espace. C’est aussi une formidable leçon de vie : le credo du comte, credo qui explique sa richesse intérieure et la richesse de sa relation avec les autres, peut être résumé par cette phrase : « il devait maîtriser le cours de sa vie s’il ne voulait pas en devenir le jouet » ou par cette maxime de Montaigne qu’il avait faite sienne : « le signe le plus évident de la sagesse, c’était une constante bonne humeur. »

Quel talent de la part de cet écrivain américain, si fin connaisseur de l’âme russe ! On peut juste regretter qu’il n’ait fait qu’entrouvrir la porte sur cette époque stalinienne qui fut bien plus cruelle que ne nous laisse supposer l’histoire de notre héros, prisonnier dans sa bulle. Mais là n’est pas le thème principal de cet excellent et pétillant livre qui vous redonnera le sourire si par hasard vous vous trouviez dans la grisaille de la vie.

Un livre alsacien

La préface de ce premier roman d’un écrivain écossais, Graeme Macrae Burnet, paru en 2014 et traduit en français en 2018, est pour le moins désorientante : selon G.M. Burnet, le livre a déjà été écrit en 1982 par Raymond Brunet (appréciez le déplacement de la consonne !) et a fait l’objet d’un film éponyme tourné par Claude Chabrol (excusez du peu !) en 1984. Sur Google on peut voir la bande-annonce du film, réalisée par G.M. Burnet lui-même. Aucune trace du film, par contre ! Alors, vérité, mensonge, coup de bluff de l’auteur ?

Résumons d’abord l’intrigue : une jeune serveuse de restaurant – « maussade » mais aux atouts très aguichants – disparaît mystérieusement. Un client -d’apparence très ordinaire- est soupçonné par un inspecteur de police -très tatillon. Le récit -très minutieux, aux détails précis, au style incisif et concis, doté de petits traits d’humour anglais- a pour cadre la ville de Saint-Louis, située en Alsace, que l’auteur, continuant son jeu entre réalité et fiction (car Saint -Louis existe réellement) nous décrit comme une ville banale, figée, à l’ambiance morose, « une ville quelconque » baignant dans le style rétro des années 80.

Arrêtons-nous à présent sur les personnages : Manfred Baumann, un banquier trentenaire célibataire, flanqué d’une « timidité maladive » et Gorski, un inspecteur de police qui fait de la disparition d’Adèle Bedeau une affaire personnelle. Nous, lecteurs, apprenons que Baumann a jadis étranglé son amour d’adolescent (l’auteur s’y prend à merveille pour descendre dans les sombres méandres de l’esprit humain). Le crime, de l’avis de Gorki dont c’était la première affaire, n’a jamais été correctement élucidé. Un vagabond a bien été inculpé, trop content par la suite d’avoir trouvé le gîte et le couvert en prison. Gorki est persuadé que les deux affaires distantes de 20 ans sont liées et il n’aura de cesse de fouiner autour de Baumann.

Ce thriller psychologique vaut plus pour ses personnages et son atmosphère que pour l’intrigue elle-même. Le lecteur est de suite envoûté par le charme désuet d’une époque révolue. Quant à nos deux héros, c’est tout l’art de Burnet d’en faire des personnages certes ordinaires mais attachants, dans un affrontement jamais résolu. Chacun à sa façon est inadapté à la société : Baumann, toujours inquiet du regard des autres, a des habitudes mécaniques, bien huilées très contrôlées : « Toute déviation de sa routine habituelle serait interprétée négativement. » Les soupçons de Gorski finissent par l’engluer dans une paranoïa excessive. Gorski lui aussi a du mal à jouer le rôle décontracté que lui impose sa femme, chic fausse mondaine de Saint-Louis. Baumann, seul et triste, est prisonnier de son lourd secret mais aussi de la routine, de la ritualité rigide qu’il s’est imposé; Gorski est prisonnier de sa première enquête ainsi que de son obstination obsessionnelle.

J’ai été tenue en haleine par le talent de l’auteur au regard impartial mais très inquisiteur. Lisez le livre sans vous hâter. Laissez-vous emporter par la relation complexe et surprenante entre ces deux héros. Vous vous posez déjà sûrement cette question : mais au fait, qu’arrivera-t-il à Baumann, et surtout, où est Adèle ? Ah, le bonheur de lire…

Un livre-hommage

Je suis petite-fille de deux grands-pères morts silicosés mais, trop jeune sans doute, je ne m’étais jamais vraiment intéressée à leur vie. Ma culture minière se limitait à Germinal d’Emile Zola et aux Corons de Pierre Bachelet, jusqu’au jour où une amie me déposa ce précieux livre entre les mains : Le jour d’avant, une fiction historique. Dans le décor très particulier des chevalets, des terrils et des cités minières, Sorj Chalandon greffe sur la tragédie du coup de grisou de la fosse 3bis de Liévin du 27 décembre 1974 une tragédie familiale.

C’est d’abord un livre-document. Michel Flavent, le personnage principal, raconte la fraternité entre les mineurs, entre ces hommes qui frottent le dos des autres hommes dans les douches de la salle des pendus. Il raconte le pain d’alouette, les réveils à 4h30 « pour descendre au fond. » Il dit aussi leur fierté de faire ce travail : aller au charbon, c’est « se sentir utile au pays… Eux fouillaient la terre pour éclairer le pays, chauffer les familles, goudronner nos routes. » Sorj Chalandon rend hommage aux gueules noires, à leurs mères, à leurs pères, à leurs veuves. Et c’est grandiose.

C’est aussi un roman militant qui prend le parti des opprimés, qui évoque davantage « une lutte des classes qu’un fait divers » : « 42 personnes ont été tuées par la mine, le rendement et le souci d’économies. » « Si on fait trop de sécurité, on ne fait pas de rendement. » Ce drame n’a en effet rien à voir avec la fatalité. Et personne n’a jamais vraiment été jugé pour cela : les responsables ne seront pas inquiétés. Le livre dénonce la rentabilité contre l’humanité, la pression des hommes cravatés contre la violence faite aux gens simples :

« Au bas de la fiche de salaire, en plus des trois jours dérobés, la direction avait retenu le prix du bleu de travail et des bottes que l’ouvrier mort avait endommagés.« 

Mais c’est surtout une histoire de vengeance. Michel Flavent a 6 ans lorsque son grand frère Joseph, son idole, descend pour la première fois au fond de la terre. Il a 16 ans lorsque la catastrophe se produit; Joseph ne fait pourtant pas partie des 42 noms de la plaque commémorative, il a la malchance de mourir bien plus tard, à l’hôpital, après 26 jours de souffrance. Michel a 57 ans lorsque, inconsolable, hanté, possédé, il revient au pays pour venger son frère, décidé à éliminer le coupable, « une vie entière à demander réparation. » Et lorsqu’il retrouve son coupable, son « porion« , il a devant lui un vieillard silicosé, bardé de tuyaux et encombré d’une bonbonne d’oxygène. Michel – conséquence de son geste criminel – n’échappe pas à la justice, ce qui nous donne l’occasion d’assister à deux magnifiques et spectaculaires plaidoiries.

Ce roman bouleversant, obsédant, aux phrases courtes, pleines de mots simples mais puissants et porteurs d’émotion, procure un vrai suspense et de multiples rebondissements , comme cette incroyable explication du titre. Il restera en moi comme le charbon qui laissait des traces indélébiles sous les ongles des mineurs de fond.

Un livre suédois

En général, je ne lis pas les livres traduits (effet pervers, sans doute, d’une carrière dans les langues étrangères), ni les livres épais (Les oreilles de Buster est un pavé de 600 grammes !). Et j’ai un penchant pour les livres actuels (celui-là date de 2011). Néanmoins, changer d’avis est source d’enrichissement et d’ouverture.

Le schéma de ce livre est limpide : pour ses 56 ans, Eva reçoit un cahier intime, prétexte assez classique pour parler du présent et du passé. Durant trois mois, Eva va se raconter, elle va raconter ce qu’elle n’a jamais osé raconter, dans des allers et retours entre hier et aujourd’hui. Et l’on est tout de suite mis au parfum : « J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » Tout l’art du récit va consister à expliquer ce matricide.

Dans ce journal intime, chaque nuit, Eva parle de sa vie, somme toute assez ordinaire, à Frillesås, petite ville balnéaire sur la côte ouest de la Suède. Eva est mère et grand-mère. Elle a des amis, un compagnon, Sven, une activité bénévole, un jardin et une folle passion pour les roses. Elle nous confie le grand amour qu’elle a jadis vécu et surtout son enfance traumatisée auprès d’une mère très belle mais aussi très cruelle. « Tu pourrais porter un peu plus de couleurs de temps en temps. Enfin, de toute façon, personne ne te regarde. D’ailleurs, pendant que j’y pense, ça m’étonnerait qu’on te fasse un jour des avances » : voilà un exemple des propos empoisonneurs d’une mère séductrice et destructrice, frivole et fantasque. Et donc Eva va s’entraîner à la punir. D’abord sur le chien Buster puis sur des personnes. Eva désenfouit peu à peu son passé douloureux. C’est une meurtrière dont nous sommes les complices consentants et empathiques. Est-elle monstre ou victime ? Naïve ou perverse ? C’est toute l’ambiguïté de ce personnage et tout l’art de l’auteure qui nous propose en outre de jolies trouvailles : il faut lire et relire la scène de la souricière ou bien ce passage très drôle de « et si les rois mages avaient été des reines mages ? » Un humour discret accompagne le récit, un ton décalé et surtout des rebondissements et des coups de théâtre savamment distillés (la révélation sur son compagnon Sven est tout simplement ahurissante). Bon, signalons quand même quelques longueurs, des détails dissonants et des personnages masculins veules et effacés.

Bref, c’est un livre à lire ardemment. Un livre sur la difficulté d’aimer et d’être aimé, sur l’amitié, sur le vieillissement aussi (l’auteure jette un regard amer sur l’incapacité de la société suédoise à s’occuper décemment de ses anciens, comme chez nous d’ailleurs). Moi, j’ai désormais une furieuse envie de manger des petits pains suédois au lait et de respirer le parfum de vraies roses.

Un livre velouté

Le célébrités – comme on les appelle – se découvrant écrivains le temps d’un livre (souvent le seul !) sont pléthore. Mais dans ce joli premier livre (gageons qu’il sera suivi de beaucoup d’autres) d’Isabelle Carré, comédienne à la silhouette d’éternelle adolescente et au lumineux sourire, il y a un je-ne-sais-quoi qui m’a enchantée et émue. Il est à son image : gracieux, attachant et sincère.

Les rêveurs commence comme un roman et s’achève comme une autobiographie. Il oscille entre les deux genres de la même manière que le récit chemine entre les différents personnages et les différentes époques. Faisons connaissance avec une famille hors normes de la France des années 70, « qui ressemble à la mienne« , dit Isabelle Carré. Voici d’abord la mère, issue d’une aristocratie désargentée mais attachée aux apparences, enceinte et donc rejetée pour avoir « fauté« . Elle épouse ensuite un styliste d’origine modeste qui reconnaît l’enfant. Deux autres enfants naissent (dont Isabelle). Puis tout bascule : la mère, toujours amoureuse de son premier amour, sombre dans la mélancolie, le père révèle et revendique son homosexualité.

Le rêve est partout dans le livre. Il y a les petits rêves : « Les dimanches…on rêve ensemble. Toute la famille roule jusqu’à Orly. On s’installe sur la passerelle et on regarde s’envoler les avions de tous les pays. » Il y a les rêves qu’offre le cinéma : « J’ai quatorze ans et je vais au cinéma tous les deux jours. Un jour pour voir le film, le lendemain pour en rêver. » Et il y a les rêves de toute une vie. « On ne réussit bien que ses rêves, le leitmotiv de mon père. » Chacun rêve d’une autre vie, chacun « désire l’inaccessible. » Isabelle grandit tant bien que mal dans cet univers à « la texture d’un rêve » : Isabelle à 3 ans qui saute par la fenêtre du deuxième étage, Isabelle à 14 ans dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide, Isabelle à 15 ans vivant seule dans un studio parisien, Isabelle trouvant enfin la porte de sortie d’une enfance et d’une adolescence chaotiques aux cours de théâtre. « Quand il s’agit de mon personnage, tout est vrai » – confie Isabelle Carré dans une interview.

« Mon récit manque d’unité, ne respecte aucune chronologie. » Qu’importe ! Il déborde de justesse, il palpite de tendresse : les pages de la rencontre entre le frère aîné et son père biologique sont magnifiques. Le charme de la plume d’Isabelle Carré opère comme à l’écran : j’ai revu dernièrement (la télévision offre parfois et trop rarement des petits bijoux) Les émotifs anonymes de Jean-Pierre Améris, un film de 2009, avec Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde, j’ai retrouvé, intacts, mon émotion et mon plaisir.

« Je suis une actrice connue que personne ne connaît. » Voilà que je vous connais mieux désormais, Isabelle Carré. « J’écris pour qu’on me rencontre. » Et bien, je suis ravie de vous avoir rencontrée, Isabelle. Ravie de m’être promenée un instant avec vous et charmée que vous m’ayez susurré à l’oreille ces pages mi-vraies mi-rêvées.